Les bonnes feuilles de Jospin
Quand je vous disais qu'il a pris le temps de réfléchir. Je trouve son analyse de la nouvelle "aristocratie" très juste et pleine de profondeur. Et en plus, il a le courage de s'attaquer aux groupes de presse détenues par des marchands d'armes, de béton ou d'eau et qui dépendent donc de la commande publique. Cela fait bien longtemps que le comportement incestueux de la haute administration et de la haute finance n'avait pas été dénoncé avec autant d'acuité. Christophe Léguevaques.
De la nouvelle "aristocratie"
L'un des traits les plus originaux de la période, dans le champ des structures sociales, et qui est aussi l'un des plus troublants, est l'émergence d'un nouveau groupe dominant. Bien qu'il soit d'un type récent, il tend à emprunter certains traits des anciennes aristocraties. [...]
Or le retournement opéré par cette nouvelle caste touche aux principes comme aux comportements.
Sur le plan des principes, elle affirme le caractère fécond de l'inégalité. Elle n'entend pas protéger ses privilèges en se tenant prudemment sur la défensive. Elle est sûre de ses droits et elle en revendique de nouveaux. Pourquoi se prend-elle pour une aristocratie ? Parce qu'elle s'affirme d'une essence différente. D'où émerge-t-elle ? D'une alliance implicite entre des grands dirigeants d'entreprise, des financiers, des cadres élevés de l'industrie et des services, certains hauts fonctionnaires de l'Etat et des privilégiés des médias.
Tout en invoquant le modernisme et sous prétexte d'adaptation à l'époque, ce groupe opère un retour en arrière pour adopter une vision des rapports sociaux qui s'inspire d'un passé lointain, dans le sens où il distingue totalement son sort de celui des autres. Il est en quelque sorte le nouveau "groupe de prestige" (pour parler comme Max Weber) du monde moderne. Ce groupe enjoint aux autres catégories sociales de faire des sacrifices, au nom de la compétition mondiale ou de l'équilibre de l'économie, mais ne consent pour lui-même à aucun effort ou renoncement et ne conçoit même pas que la question se pose.
Le discours des représentants de ce groupe nouveau oscille constamment entre l'insensibilité sociale et la bonne conscience idéologique.
Naturellement, ce groupe de privilégiés ne peut être simplement assimilé aux anciennes aristocraties : il ne fonde pas son essence distincte et ses droits particuliers sur le sang, le droit divin ou la tradition.
Il ne méconnaît pas les privilèges de la naissance et d'aucuns savent cultiver leur généalogie, mais, dans le discours public, il se réclame avant tout de la rationalité économique et de l'"efficacité". Bref, il a la raison pour lui.
Méthodiquement il explique pourquoi les salariés doivent renoncer à tout excès d'espérance. Il faut inévitablement réduire les coûts de production face à la compétition mondiale et aux pays à bas salaires. Il faut réduire la taille de l'Etat-providence pour diminuer les frais généraux de la nation. Le tout, nécessairement, pesant sur les salaires, l'intensité du travail et la protection sociale de la masse des salariés petits et moyens.
Bien sûr, il peut venir à l'esprit de demander à ces chantres du sacrifice ce qu'ils sont prêts, pour les besoins de la bataille économique, à concéder eux-mêmes : sur leurs profits, sur des salaires très élevés, sur leur propre temps de travail, sur leurs nombreux avantages secondaires, sur leurs retraites spectaculaires ou leurs indemnités fastueuses en cas de départ. Mais la rationalité économique a réponse à tout. On ne saurait toucher aux profits, imposer davantage le capital, limiter les salaires extravagants sans décourager les initiatives et paralyser les énergies créatrices, sans provoquer des désinvestissements et des délocalisations d'entreprises ou encore sans entraîner des fuites de cerveaux ou de talents. Des tentations aussi fâcheuses seraient antiéconomiques et nuiraient finalement à tous. Elles ne sauraient donc être envisagées.
Bien des membres des catégories professionnelles ou des milieux d'où émane ce nouveau groupe privilégié ont une conception de leur place et de leur rôle plus classique, moins avide et moins arrogante. Il n'empêche : ce groupe a une perception aiguë de ses intérêts.
Si la conscience de classe s'est émoussée ailleurs, ce n'est pas le cas pour cette sorte de caste, qui mêle les habitudes de l'ancienne bourgeoisie et les réflexes neufs d'une couche conquérante. [...]
Cette nouvelle "aristocratie" sait aussi faire prendre en compte ses intérêts par d'autres. A la différence des pays où existent des groupes de presse autonomes qui tirent leur richesse et leur développement de leur métier lui-même, nombre de médias audiovisuels ou de la presse écrite sont possédés en France par de grands groupes industriels (Bouygues, Lagardère, Dassault...) ou bien ont ouvert largement leur capital à des groupes économiques ou financiers. On se doute que ces médias - au-delà des choix des journalistes eux-mêmes - sont globalement sensibles à l'idéologie et à la mentalité de ces milieux, et en diffusent largement les arguments dans le public. Ainsi, quand l'influence n'est pas directe, elle s'exerce par imprégnation et identification.
http://permanent.nouvelobs.com/politique/20051019.OBS2776.html

Voilà en effet une analyse pertinente et frappante, nourrie de l'observation directe du phénomène qu'a pu pratiquer Lionel Jospin lorsqu'il était au pouvoir. En somme, nous avons à faire à une caste dominante qui utilise de fins sophismes pour demander aux plus faibles de se sacrifier pour elle. Elle prétend que le sort des plus faibles dépend du sien. C'est l'inverse, et c'est ce qu'il faut expliquer aux citoyens.
Il appartient au parti socialiste de déjouer les sophismes et de démontrer que l'intervention économique de l'Etat, qui a d'ailleurs largement bénéficié à la nouvelle aristocratie décrite par Lionel Jospin, reste un axiome de toute politique d'égalité et de liberté dans une démocratie.
Emmanuel Vinteuil
Rédigé par: Emmanuel Vinteuil | dimanche 23 octobre 2005 at 11:34